Les rites de passage

Définitions:

On entend par rite ou rituel un ensemble d’actes formalisés, porteurs d’une dimension symbolique selon Martine Segalen, auteur de Rites et rituels contemporains (1998).

D’illustres professeurs et psychothérapeutes ont apporté des précisions. Mary Douglas notamment, qui sort cette pratique du seul domaine du religieux en prenant pour exemple, l’amitié, qui n’existe qu’à travers ses rites : coups de fil, lettres, messages, invitations, faire-part… Pierre Erny, auteur de Rites de passage : d’ailleurs, ici, pour ailleurs en 1994, répertorie, quant à lui, les différentes caractéristiques nécessaires pour évoquer la notion de rite :
– Une conduite spécifique – individuelle ou collective – prenant généralement le corps comme support, liée à des situations et à des règles précises, donc codifiées.
– Un sens vécu et une valeur symbolique répétés, pour les acteurs comme pour les témoins, traduisant une attitude de croyant et conférant à cette conduite un caractère sacré.

Le concept de « rite de passage » est apparu dans le livre d’Arnold Van Gennep Les rites de passage publié en 1909. Selon lui, ils accompagnent chaque changement de lieu, d’état, de position sociale et d’âge et sont toujours structurés en trois phases :
– La phase préliminaire qui opacifie l’état antérieur et édifie les « frontières symboliques autour de l’individu »
– La phase liminaire qui vise à la marginalisation
– La phase d’agrégation postliminaire qui incorpore le nouvel état.

Van Gennep montre également que les rites répondent à un modèle spatial : franchissement d’un seuil ou d’une frontière, comme le rite du mariage pour l’entrée dans la maison : la mariée dans les bras de son époux.

Max Gluckman, professeur à Manchester, y ajoute une considération fonctionnelle : la vocation des rites à résoudre des conflits ou des tensions dues aux organisations sociales.

Du rite sacré à… un monde déritualisé

Dans les sociétés anciennes, les rites de passages étaient liés au chamanisme, « religion » prônant la vie comme un acte sacré. L’Eglise catholique, en Occident, a remplacé les pratiques qui ne correspondaient pas à son dogme et s’est peu à peu imposée, avec un ensemble de rituels, pour toutes les grands étapes de la vie d’un chrétien : naissance/baptême, initiation/profession de foi, engagement devant Dieu/mariage, mort/funérailles. Le siècle des lumières marque l’avènement de la science ; la révolution industrielle du XIXème siècle et la technologie du XXème développent le culte de la possession. Le sacré cohabite avec le profane pour, petit à petit, abandonner les rites de « base » : Noël n’est aujourd’hui qu’une occasion de consommer toujours plus.

Traditionnellement, les religions offrent le soutien nécessaire aux étapes clés du cycle de la vie. Le profane, aujourd’hui, peut avoir recours à un expert-psychothérapeute s’il éprouve des difficultés à franchir les épreuves de sa vie. Selon Michèle Fellous, chercheur au CNRS, ceux qui refusent l’alternative religion ou psychothérapie, mettent en œuvre de « nouveaux » rites de passage.

L’émergence de nouveaux rites
Par exemple, dans le milieu hospitalier, l’équipe médicale organise, pour des parents d’enfants morts in utero, un rite d’accompagnement : l’enfant est habillé, présenté, nommé pour devenir une réalité, puis une cérémonie est organisée à laquelle les parents convient les personnes qui le souhaitent.

Les éléments repérés dans la plupart des rites – un lieu consacré, un temps répété, une assemblée, un célébrant, un cérémonial – une symbolique commune se retrouve dans les nouveaux rites avec cependant quelques souplesses : la mobilité du lieu, le caractère éphémère du cérémonial ou encore le cadre laissant place à l’imprévu.

La pérennité du rite dépend de leur intégration par la collectivité, mais c’est avant tout un moyen pour le groupe social de se réaffirmer périodiquement, de renforcer le lien social et le sentiment d’appartenance à un groupe plus important. Selon Emile Durkheim, « les rites ont pour but de rattacher le présent au passé, l’individu à la communauté. »

L’explication des psychothérapeutes à leur réapparition

Les rites de passage aident les individus à franchir les étapes importantes de leur vie qui sont en réalité des crises d’évolution nécessaires et bénéfiques qui touchent tout le monde à un moment ou à un autre.

– Les rites permettent de se situer par rapport au monde et donnent une place à l’individu dans la société. Armé de ses repères identitaires, il peut appréhender plus facilement sa construction psychologique, son équilibre et son évolution.

– La dimension symbolique du rituel structure les moments de transition souvent difficiles à vivre.
– Grâce aux rites de passage, l’individu emprunte un chemin « obligé », qui, s’il est nécessaire est parfois déstabilisant. Selon Joseph Campbell, le célèbre mythologue, ce chemin est incontournable pour rencontrer « son ombre » – ses énergies essentielles enfermées – et intégrer ces éléments de sa personnalité.

– Les rites d’initiation concernent les désirs de l’enfant : l’inceste et le parricide. « C’est seulement à condition de renoncer définitivement à ces deux désirs primitifs, c’est-à-dire à les refouler, que les jeunes pourront être reçus dans la société des hommes » (G. Lapassade).

– Les rites de passage révèlent enfin à l’individu le sens de sa vie. A travers leurs expériences, un certain nombre de clés sont fournies à l’être humain pour comprendre sa dimension et son chemin de réalisation. Comme la psychologie transpersonnelle qui étudie les états supérieurs de conscience, elle met le mental en sommeil et ouvre l’individu au contact d’autres niveaux de son être.

Selon Margaret Mead, c’est avec leur abandon que la société moderne a vu apparaitre diverses formes de pathologie sociale. Christina Grof abonde dans ce sens, en soulignant que l’absence de rites de passage est un facteur déterminant de l’augmentation des conduites addictives chez les jeunes, notamment au niveau de la consommation d’alcool ou de drogues. C’est le seul moyen pour eux, de savoir « qui ils sont » en vivant des expériences de dépassement de soi. Aujourd’hui, l’émergence des bandes dans les banlieues peut s’expliquer également par cette quête de repère identitaire.

A l’heure actuelle, le fondement du rite de passage mort/renaissance se retrouve à travers les crises existentielles ou les maladies graves qui confrontent les individus à leur être profond. En effet, c’est à l’occasion de ces événements que les questions fondamentales sont ainsi soulevées.

Nécessaires, vitaux, les rites de passages servent à maintenir l’équilibre fragile de l’existence et à en appréhender toute la pertinence et l’intérêt. « L’initiation montre à l’homme que chaque pas dans la vie est un acheminement vers la mort qu’il faut donc non seulement mourir à l’enfance, mais surtout assumer la mort pour accepter de vivre » (G. Lapassade)

Patricia I.

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